La fracture au sommet de l’État sénégalais prend une tournure de plus en plus judiciaire et sécuritaire. Dans un communiqué au ton particulièrement ferme publié le mercredi 28 octobre, le Bureau politique national de PASTEF – Les Patriotes a formellement interpellé le Procureur de la République près le tribunal de grande instance de Dakar. En cause : des déclarations tenues lundi dernier lors d’une conférence de presse de la formation politique Kiiraay, jugées « extrêmement dangereuses » et perçues comme une menace directe contre le président de l’Assemblée nationale et leader de PASTEF, Ousmane Sonko.
Des propos accusés d’« atteinte à la sûreté de l’État »
Au cœur de la tempête se trouvent les propos tenus par Arona Coumba Ndoffène Diouf, ancien ministre-conseiller sous le régime de Macky Sall et désormais membre influent du parti Kiiraay. Lors d’une sortie publique, ce dernier aurait affirmé : « On doit trouver une solution sur Ousmane Sonko. Il est temps de l’arrêter. »
Ces mots ont immédiatement fait réagir les rangs de PASTEF. Le député Cheikh Bara Ndiaye avait été le premier à tirer la sonnette d’alarme en interpellant l’opinion publique et les autorités religieuses du pays sur ce qu’il qualifie de dérive verbale d’une extrême gravité.
Prenant le relais, le Bureau politique national du parti demande au parquet de Dakar de s’aisir d’urgence du dossier. Selon PASTEF, de tels discours dépassent le cadre du débat politique démocratique et constituent des infractions caractérisées, voire une tentative d’atteinte à la sûreté de l’État.
Dans sa déclaration, la direction de PASTEF exprime son inquiétude face à ce qu’elle décrit comme une « banalisation des discours de haine » au sein de la nouvelle mouvance présidentielle. Le parti dénonce une stratégie visant, selon lui, à inciter le chef de l’État à recourir à la force pour freiner l’action d’Ousmane Sonko et de ses partisans.
S’appuyant sur les événements douloureux qui ont ébranlé le Sénégal entre 2021 et 2024, PASTEF estime que « l’impunité dont bénéficient toujours les auteurs et commanditaires des violences passées » ne fait qu’encourager de nouveaux appels à l’intolérance politique. Le parti interpelle directement le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, l’exhortant à « faire cesser immédiatement ces dérives émanant de son parti Kiiraay » et à garantir une application stricte de la loi.
Si Arona Coumba Ndoffène Diouf et les responsables de Kiiraay ne s’étaient pas exprimés dans l’immédiat, l’ancien ministre a ultérieurement réagi pour récuser toute intention violente. Il a affirmé que son appel à « arrêter » Ousmane Sonko s’inscrivait exclusivement dans le cadre d’un combat politique et idéologique, réaffirmant son attachement au débat démocratique.
Ces accusations enflammées s’inscrivent dans un contexte de vive rivalité au sommet du pouvoir. La création récente de Kiiraay – Les Patriotes républicains par le président Bassirou Diomaye Faye a définitivement scellé la rupture avec son ancien mentor Ousmane Sonko.
Alors que le chef de l’État présente déjà Kiiraay comme le « premier parti du Sénégal », Ousmane Sonko — repositionné au perchoir de l’Assemblée nationale depuis son départ de la Primature en mai dernier — refuse de céder du terrain. Ce dernier a récemment rétorqué qu’il comptait « mesurer, dans les urnes, le véritable rapport de force » lors des futures échéances.
Dans ce climat d’affrontement ouvert entre l’Exécutif et la majorité parlementaire — illustré ces derniers jours par les blocages autour de la Loi de finances rectificative (LFR) —, la politisation des joutes verbales reflète l’âpreté du duel qui s’est installé.
Outre la compétition nationale, cette affaire met en lumière des appétits politiques locaux qui aiguisent les ressentiments. Arona Coumba Ndoffène Diouf s’est en effet déclaré candidat à la mairie de Dakar.
Récemment désavoué par l’ancienne Première ministre Aminata Touré après avoir proposé de rallonger le mandat présidentiel à sept ans, l’ancien ministre-conseiller tente de se frayer un chemin dans le nouveau dispositif présidentiel. Mais son hyperactivité verbale vient de placer la nouvelle formation du président de la République au centre d’une controverse judiciaire dont le parquet de Dakar devra désormais apprécier les suites.
par MATAR BAYA DIOP