Fonds spéciaux au Sénégal : de 18,3 milliards en 2015 à combien aujourd’hui ? Le grand angle mort de la rupture

Ils sont au cœur de l’État, mais restent largement à l’écart du regard du citoyen. Les fonds spéciaux, communément appelés « caisses noires », reviennent aujourd’hui au centre du débat public sénégalais. Et avec eux, une question aussi simple que vertigineuse : si ces fonds étaient évalués à 18,3 milliards de francs CFA en 2015, combien représentent-ils aujourd’hui ?

La question est d’autant plus sensible qu’elle intervient au moment où l’Assemblée nationale s’apprête à examiner une proposition de loi destinée à encadrer les crédits spéciaux et les autres fonds secrets. Le texte, porté notamment par les députés Guy Marius Sagna, Mame Diarra Bèye et Alphonse Mané Sambou, a été déclaré recevable par le Bureau de l’Assemblée nationale.

Le débat est donc lancé. Et il dépasse largement la seule question comptable.

18,3 milliards en 2015 : le chiffre qui ressurgit

Le montant de 18,3 milliards de francs CFA, souvent cité pour l’année 2015, sert aujourd’hui de point de départ à une interrogation devenue incontournable : quelle a été l’évolution de ces enveloppes depuis ?

Une précision s’impose toutefois : le montant de 18,3 milliards ne permet pas, à lui seul, d’établir le niveau actuel des fonds spéciaux. Les sources publiques disponibles ne permettent pas de confirmer de manière suffisamment solide un montant unique pour 2026. C’est précisément cette difficulté d’accès à l’information qui nourrit le débat.

Car derrière le chiffre se trouve une question fondamentale : comment une République qui revendique davantage de transparence peut-elle demander la confiance des citoyens lorsque les montants consacrés à certaines dépenses discrétionnaires demeurent difficiles à identifier publiquement ?

Le paradoxe de la « rupture »

C’est ici que le dossier devient politiquement délicat pour le président Bassirou Diomaye Faye.

Élu sur une promesse de rupture avec les pratiques de gouvernance du passé, le chef de l’État avait placé la transparence, la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption au cœur de son projet politique. Sa campagne s’inscrivait plus largement dans la volonté de tourner la page d’un système présenté comme marqué par le clientélisme et l’opacité.

Or, les fonds politiques constituent précisément l’un des sujets sur lesquels cette promesse de rupture est aujourd’hui mise à l’épreuve.

Le président Faye avait d’ailleurs déclaré, peu après son arrivée au pouvoir, n’avoir trouvé aucun fonds disponible dans la caisse politique de la présidence, relançant au passage les interrogations sur la nature et le fonctionnement de ces enveloppes.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir si ces fonds doivent exister. Elle devient beaucoup plus politique : quels montants sont réellement disponibles, qui les gère, selon quelles règles et avec quel niveau de contrôle ?

L’Assemblée nationale veut mettre fin au « blanc-seing »

C’est dans ce contexte que la proposition de loi portant sur l’encadrement des crédits spéciaux et des autres fonds secrets prend une dimension particulière.

L’objectif affiché est de créer un cadre juridique permettant de mieux contrôler ces ressources tout en tenant compte de la nécessité, pour l’État, de disposer de moyens financiers destinés à certaines missions sensibles.

Car le problème n’est pas nécessairement l’existence de fonds à usage confidentiel. Dans certaines démocraties, des crédits peuvent légitimement être soustraits à la publicité détaillée lorsqu’ils concernent, par exemple, la sécurité nationale ou le renseignement.

Quand les « caisses noires » deviennent un sujet politique

Le retour des fonds spéciaux dans le débat public intervient également dans un contexte politique particulièrement sensible.

La proposition de loi portée par des députés du PASTEF peut apparaître, à première vue, comme la traduction législative d’une vieille revendication de transparence. Mais elle expose aussi le pouvoir actuel à une question embarrassante : les nouvelles règles doivent-elles seulement s’appliquer à l’avenir ou faut-il également regarder dans le rétroviseur ?

Cette interrogation alimente déjà les critiques de ceux qui estiment que le débat sur les caisses noires pourrait devenir un boomerang politique pour le pouvoir.

Autrement dit, après avoir dénoncé l’opacité des anciennes pratiques, le nouveau pouvoir est désormais confronté à la nécessité de démontrer qu’il accepte lui-même les règles de transparence qu’il entend imposer aux autres.

Combien aujourd’hui ? La question qui dérange

C’est probablement la question la plus importante du débat actuel.

18,3 milliards en 2015. Mais combien en 2026 ?

L’évolution du budget de l’État au cours de la dernière décennie, l’inflation des dépenses publiques et la multiplication des exigences sécuritaires pourraient alimenter toutes sortes d’hypothèses. Mais une chose est certaine : une hypothèse ne saurait remplacer un chiffre officiel.

Le Sénégal dispose aujourd’hui de documents budgétaires publics, mais les « fonds politiques » ou « caisses noires » ne constituent pas nécessairement une catégorie budgétaire juridiquement autonome sous cette appellation. Une analyse récente du droit budgétaire sénégalais souligne justement que la notion de « fonds politiques » n’est pas, en tant que telle, une catégorie législative clairement définie.

C’est donc moins le secret d’une enveloppe précise que l’opacité de son périmètre, de son montant et de ses mécanismes de contrôle qui pose question.

Diomaye face à sa propre promesse

Pour Bassirou Diomaye Faye, le sujet est particulièrement sensible.

Le président n’est pas simplement confronté à une revendication de l’opposition ou de la société civile. Il doit également composer avec une attente née de son propre discours politique : celle d’une gouvernance différente, plus transparente et davantage soumise au contrôle citoyen.

La situation est d’autant plus paradoxale que l’Assemblée nationale est désormais dominée par le PASTEF, qui dispose d’une très large majorité parlementaire depuis les législatives de novembre 2024.

Le pouvoir possède donc les moyens politiques de faire évoluer le cadre juridique.

Mais une réforme des fonds spéciaux ne sera véritablement crédible que si elle répond à la question qui obsède aujourd’hui le débat public : combien d’argent public est réellement concerné ?

Le vrai test de la rupture

Au fond, le débat sur les fonds spéciaux est un test grandeur nature pour la « rupture » promise aux Sénégalais.

Il ne s’agit pas forcément de supprimer tout financement confidentiel. Il s’agit de savoir si, dans une République moderne, le secret peut continuer à signifier l’absence de contrôle.

La future loi devra donc trouver un équilibre entre deux impératifs : protéger ce qui doit légitimement rester confidentiel et garantir que l’argent public ne puisse jamais échapper totalement au contrôle institutionnel.

Car au-delà des milliards, c’est une question de confiance qui se joue.

De 18,3 milliards en 2015 à un montant qui reste à établir aujourd’hui, le chiffre manque encore. Mais la question, elle, est désormais posée publiquement. Et pour un pouvoir qui a fait de la transparence un marqueur de sa promesse de rupture, il sera difficile de l’esquiver.

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