Faux reçu fiscal présumé, rupture entre partenaires et zones d’ombre autour des 37 milliards de FCFA : le patron d’AEE Power EPC livre une version particulièrement accusatrice du dossier. Ses déclarations mettent en cause l’homme d’affaires Saidou Kane et ravivent les interrogations sur le rôle joué, à différentes étapes, par d’anciens responsables sénégalais. Mais plusieurs de ces accusations demeurent, à ce stade, des allégations qui devront être confrontées aux pièces de la procédure et aux explications des personnes citées.
L’affaire ASER–AEE Power n’en finit plus de changer de visage. Ce qui avait commencé comme un ambitieux projet d’électrification rurale s’est transformé en un dossier mêlant contentieux commercial, interrogations sur la commande publique, bataille de versions et désormais accusations de faux documents fiscaux.
Au centre de la dernière offensive, un homme : José Ángel González Tausz, président du conseil d’administration d’AEE Power EPC. De passage à Dakar, le dirigeant espagnol a décidé de rompre le silence et de livrer sa lecture d’une affaire dont les ramifications dépassent largement le seul différend entre deux entreprises.
Selon les déclarations rapportées par plusieurs médias sénégalais, González Tausz affirme que son groupe a découvert des irrégularités dans des documents présentés dans le cadre de la relation avec Saidou Kane, dirigeant d’AEE Power Sénégal. Il va jusqu’à soutenir que ce dernier aurait tenté de faire passer un document fiscal irrégulier pour un justificatif authentique. Une accusation extrêmement grave, que l’intéressé conteste et qui ne saurait être assimilée à une condamnation tant qu’une décision de justice définitive n’est pas intervenue.
Le « faux reçu fiscal », point de rupture
C’est probablement l’un des éléments les plus explosifs de la nouvelle version défendue par AEE Power EPC.
José Ángel González Tausz affirme que la confiance entre la société espagnole et son partenaire sénégalais s’est progressivement dégradée après des vérifications portant notamment sur des documents administratifs et fiscaux.
Des sources médiatiques rapportent qu’une plainte a été déposée par AEE Power EPC le 30 août 2024, notamment pour tentative d’escroquerie, faux et usage de faux. Le dossier aurait porté sur plusieurs documents attribués à des administrations sénégalaises.
Le patron d’AEE Power EPC présente aujourd’hui cet épisode comme un moment déterminant de la rupture avec Saidou Kane.
Autrement dit, dans la version espagnole, il ne s’agirait pas d’un simple désaccord commercial entre deux partenaires, mais d’une crise de confiance née de documents dont l’authenticité aurait été remise en cause.
Il convient toutefois de manier ces accusations avec la plus grande prudence. Les investigations journalistiques disponibles indiquent que les avocats d’AEE Power Sénégal ont contesté cette présentation et que Saidou Kane aurait nié être l’auteur des documents présentés comme litigieux. Les administrations sollicitées par Ouestaf News pour vérifier certains documents n’avaient pas répondu au moment de la publication de son enquête.
Saidou Kane, de promoteur du projet à partenaire désavoué
L’ironie du dossier tient au rôle initial attribué à Saidou Kane.
Selon une enquête d’Ouestaf News, c’est lui qui aurait porté, au départ, le projet d’électrification rurale auprès de l’ASER. L’homme d’affaires sénégalais établi en Espagne aurait proposé une initiative portant initialement sur plusieurs centaines de villages.
Une société sénégalaise, AEE Power Sénégal, sera ensuite créée en février 2024. Les documents consultés par Ouestaf News la présentent comme l’initiatrice du projet et comme le mandataire ou agent exclusif d’AEE Power EPC au Sénégal.
Mais le contrat principal, signé le 23 février 2024, est finalement conclu entre l’ASER et AEE Power EPC, la société espagnole.
C’est précisément à partir de cette architecture contractuelle que les tensions vont s’exacerber.
Saidou Kane, qui apparaît dans le récit comme l’un des initiateurs du projet, se retrouve progressivement écarté du centre du dispositif. AEE Power EPC affirme désormais avoir rompu avec lui à la suite des soupçons portant notamment sur les documents fiscaux.
Le paradoxe est saisissant : celui qui aurait contribué à introduire le projet auprès de l’administration sénégalaise devient, dans le récit du dirigeant espagnol, celui dont l’entreprise aurait fini par se méfier au point de rompre les relations.
Baba Diallo : une chronologie qui pose question
Mais le dossier ne s’arrête pas à Saidou Kane.
Un autre nom apparaît dans la chronologie : Baba Diallo, ancien directeur général de l’ASER.
Une lettre datée du 13 mai 2024, attribuée à Baba Diallo et adressée au Directeur de l’Ordonnancement et des Dépenses publiques, demande la suspension, « jusqu’à nouvel ordre », de la procédure de paiement des avances au profit d’AEE Power EPC SAU. Le document fait référence au marché T0296/24.
Cette pièce est capitale pour comprendre la séquence.
Car le marché avait déjà été signé et approuvé le 23 février 2024. Baba Diallo dirigeait alors l’ASER. Il quitte ses fonctions le 5 juin 2024. Les décaissements évoqués dans le dossier sont, eux, intervenus le 11 juin 2024, soit quelques jours plus tard et avant l’arrivée de Jean Michel Sène, lequel prendra effectivement ses fonctions en juillet.
Une question surgit donc naturellement : comment les paiements ont-ils pu intervenir après une demande officielle de suspension ?
Cette interrogation ne constitue pas, en elle-même, la preuve d’une quelconque responsabilité pénale de Baba Diallo. Elle établit seulement une contradiction chronologique qui mérite d’être expliquée par tous les acteurs de la chaîne de décision et de paiement.
D’autant que la lettre de mai précise que les demandes de paiement avaient été transmises par l’ASER dès le 22 mars 2024.
La chronologie est donc désormais l’un des éléments les plus sensibles de l’affaire.
Et l’ancienne ambassadrice Mariama Sy ?
Dans ce dossier, le rôle attribué à l’ancienne ambassadrice du Sénégal en Espagne, Mariama Sy, apparaît également dans certaines versions et récits médiatiques autour de la genèse du projet.
Le patron d’AEE Power EPC évoque, dans ses explications rapportées par la presse, le rôle de l’ambassade du Sénégal en Espagne dans le contexte ayant précédé la conclusion du contrat.
Mais il faut ici éviter un raccourci dangereux : le fait qu’une ambassade ait pu être impliquée dans la facilitation de contacts ou dans la mise en relation d’acteurs économiques ne permet pas, à lui seul, d’établir une responsabilité dans une éventuelle irrégularité financière ou documentaire.
À ce stade, les sources publiques consultées ne permettent pas d’établir de manière suffisamment solide que Mariama Sy aurait personnellement participé à une fraude ou à une quelconque infraction dans cette affaire.
Son nom doit donc être traité comme celui d’une personne dont le rôle dans la genèse ou la facilitation du projet mérite, le cas échéant, d’être documenté — et non comme celui d’une personne dont la culpabilité serait établie.
Les 37 milliards, l’autre bombe du dossier
Derrière ces querelles de personnes se trouve une question autrement plus lourde : celle des dizaines de milliards de francs CFA versés dans le cadre du projet.
Le contrat ASER–AEE Power EPC est présenté comme un marché d’environ 140 millions d’euros, destiné à l’électrification de centaines de villages sénégalais. José Ángel González Tausz affirme que son entreprise a reçu une avance correspondant à environ 56 millions d’euros, soit près de 37 milliards de FCFA. Il soutient parallèlement qu’AEE Power aurait fourni des garanties financières évaluées à environ 41 milliards de FCFA.
Mais c’est précisément l’utilisation de ces fonds qui alimente désormais la polémique.
Des accusations publiques ont été formulées concernant des transferts de fonds vers différents comptes et différents pays. AEE Power conteste pour sa part la lecture selon laquelle ces mouvements constitueraient la preuve d’un détournement.
Le dossier est donc loin d’être tranché.