Et si les 125 milliards FCFA n’étaient finalement que l’addition spectaculaire de transactions dont la justice doit désormais reconstituer, une à une, la véritable nature ? Pendant des mois, le dossier Tahirou Sarr – Farba Ngom a été présenté comme l’une des plus retentissantes affaires financières du Sénégal. Des « transactions suspectes », un montant vertigineux dépassant les 125 milliards de FCFA, des soupçons de blanchiment, d’escroquerie sur les deniers publics, de corruption et de rétrocommissions : le décor était planté pour un procès retentissant.
Mais au fil des auditions et de l’examen des pièces, le récit initial semble avoir rencontré un obstacle de taille : la traçabilité des paiements et la réalité des procédures administratives ayant précédé les décaissements du Trésor.
L’affaire, née notamment des signalements de la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF), avait rapidement pris une dimension politique considérable. Les investigations avaient mis en évidence des flux financiers entre plusieurs sociétés et particuliers, dont Farba Ngom, tandis que le parquet financier soupçonnait l’existence de rétrocommissions.
La défense, elle, n’a jamais cessé de soutenir une thèse radicalement différente : il ne s’agirait pas de rétrocommissions, mais de paiements liés à des opérations économiques et foncières parfaitement identifiables.
Le point de bascule : quand les pièces parlent
C’est précisément sur ce terrain que Tahirou Sarr aurait choisi de livrer bataille devant les magistrats.
Lors de son audition au fond, l’homme d’affaires a défendu la traçabilité des flux financiers et produit des documents destinés à démontrer que les paiements intervenus dans le dossier reposaient sur des procédures administratives antérieures aux décaissements. Selon les éléments rapportés par la presse, il a notamment expliqué que le Trésor n’était pas le premier maillon de la chaîne : engagements, décisions administratives et procédures de paiement précédaient les décaissements.
Cette précision est loin d’être anodine.
Car si l’argent public a effectivement été versé à la suite d’une procédure administrative régulière, avec des pièces justificatives et des décisions permettant au comptable public d’exécuter les paiements, alors le débat change complètement de nature.
La question n’est plus simplement : « Combien d’argent a circulé ? »
Elle devient : « Pourquoi ces paiements ont-ils été effectués, sur quelle base juridique et au profit de qui ? »
Et surtout : « Où se trouve l’infraction ? »
C’est là que le dossier pourrait connaître son véritable tournant.
Le Trésor au centre du débat
Les éléments rapportés autour de l’instruction mettent en avant un argument essentiel de la défense : les paiements auraient suivi les circuits administratifs prévus et auraient été exécutés dans le cadre des procédures applicables.
Selon les déclarations rapportées, il serait même arrivé que l’Agent judiciaire de l’État intervienne directement dans certains paiements. Autrement dit, la présence du Trésor ou de l’État dans la chaîne financière ne suffirait pas, à elle seule, à caractériser une opération frauduleuse.
Cette ligne de défense est capitale.
Parce qu’un flux financier important n’est pas nécessairement un flux financier illicite.
Une opération peut être considérable, complexe, impressionnante dans ses montants et parfaitement légale. La suspicion naît de l’anomalie ; elle ne peut tenir lieu de preuve.
C’est précisément ce qui semble désormais se jouer dans ce dossier : passer du spectaculaire des chiffres à l’examen froid des pièces.
Tahirou Sarr : de suspect central à homme qui documente
Pendant longtemps, Tahirou Sarr a été présenté comme l’un des principaux personnages de cette affaire. Les flux issus de sociétés qui lui sont attribuées et les paiements intervenus au profit de différentes structures avaient alimenté les soupçons de la CENTIF et du parquet financier.
Selon les déclarations rapportées de ce dernier devant le juge, les transactions qui le liaient à Tahirou Sarr relevaient d’affaires foncières et non de commissions ou de rétrocommissions. Il aurait également nié avoir reçu de l’argent provenant directement du Trésor public.
Deux hommes, donc, qui ont toujours opposé à l’accusation une même idée : les flux existaient, mais leur existence ne prouve pas leur illégalité.
À défaut, le chiffre de 125 milliards risque de devenir une illusion statistique : un agrégat de transactions différentes, de montants différents et de bénéficiaires différents, présenté au public comme s’il correspondait à un seul détournement.
Or ce n’est pas la même chose.
Les premières informations diffusées sur le dossier faisaient état de transactions suspectes provisoirement estimées à plus de 125 milliards de FCFA, sur la base notamment de déclarations d’opérations suspectes transmises par des établissements financiers.
Une déclaration de soupçon déclenche une enquête. Elle ne constitue pas une condamnation.
Cette distinction, fondamentale en matière judiciaire, semble aujourd’hui revenir au premier plan.
Farba Ngom : une défense qui retrouve de l’oxygène
Pour Farba Ngom, l’évolution du dossier est évidemment lourde de conséquences.
Depuis le début, le député-maire des Agnam a contesté les accusations portées contre lui. La défense a notamment soutenu que les sommes reçues correspondaient à des opérations économiques et foncières et non à des rétrocommissions.
Si les investigations établissent effectivement que les paiements à l’origine des soupçons étaient réguliers, alors l’accusation qui faisait de ces mouvements financiers la matérialisation d’un système de rétrocommissions se trouve considérablement fragilisée.
Mais entre « transaction suspecte » et « opération illégale », il y a tout le travail de la justice.
Et c’est précisément ce travail qui semble désormais reprendre ses droits.
L’enjeu n’est donc plus de savoir qui a gagné la bataille médiatique. Il est de savoir si les pièces du dossier résistent à l’examen contradictoire.
Si elles résistent, les poursuites pourront suivre leur cours.
Si elles ne résistent pas, alors il faudra avoir le courage judiciaire et politique de reconnaître que le soupçon n’était pas la preuve.
Et dans ce scénario, Farba Ngom comme Tahirou Sarr pourraient sortir de cette longue séquence avec une question simple mais redoutable : comment un ensemble de transactions présentées comme suspectes a-t-il pu prendre les dimensions d’un scandale financier avant même que leur irrégularité ne soit définitivement établie ?
C’est peut-être là, finalement, que se trouve le véritable dossier des 125 milliards.
Non pas seulement dans les milliards qui ont circulé.
Mais dans la différence entre ce qui a été suspecté, ce qui a été prouvé et ce que la justice finira par retenir.
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