Le bras de fer entre une partie de l’opposition et les nouvelles autorités s’invite désormais sur le terrain judiciaire. Bougane Guèye Dany, leader du mouvement Gueum Sa Bopp – les Jambaars, a annoncé le dépôt, ce mardi, d’une plainte auprès du Pool judiciaire financier (PJF) contre le Premier ministre Ousmane Sonko, un ministre en exercice et un directeur général. En cause : de graves manquements présumés dans la gestion et la traçabilité des revenus issus du secteur extractif, tels que révélés par le rapport ITIE 2024.
Dans un communiqué au ton particulièrement sévère, Bougane Guèye et ses camarades s’appuient sur les conclusions officielles de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) pour dénoncer ce qu’ils qualifient de « dérives structurelles » dans la gouvernance des ressources naturelles. Le rapport établit que le rapprochement des revenus extractifs pour l’année 2024 n’a couvert que 91,89 % des flux financiers, laissant apparaître un écart non réconcilié de 2,48 milliards de francs CFA.
Si cet écart est jugé « non significatif » au sens strict des normes ITIE, il n’en demeure pas moins, selon Gueum Sa Bopp, politiquement, financièrement et juridiquement significatif. « La norme peut l’absoudre, mais l’exigence de reddition des comptes ne le peut pas », martèle le mouvement.
Des paiements non certifiés et une fiabilité contestée
Autre point de crispation : près de 7 % des paiements déclarés proviennent de formulaires non certifiés, en violation, selon le communiqué, des exigences minimales de fiabilité prévues par l’ITIE. Une situation qui amène le mouvement à s’interroger : « Qui garantit la rigueur lorsque l’État lui-même l’abandonne ? »
Mais c’est surtout le dossier du champ pétrolier de Sangomar qui concentre les critiques les plus virulentes. Alors que la production pétrolière a officiellement démarré en juin 2024, le rapport ITIE révèle que la part de production revenant à l’État sénégalais n’a été retracée dans aucune déclaration au titre de l’année 2024. Une anomalie que Bougane Guèye qualifie de « manquement d’une extrême gravité ».
Les incohérences relevées entre les données transmises par PETROSEN et celles de l’opérateur Woodside Energy, notamment sur les volumes de Profit Oil, renforcent, selon lui, l’opacité entourant cette première année de production. Plus troublant encore, les recettes issues de cette exploitation n’apparaissent qu’en 2025, alors même que la commercialisation est intervenue en 2024.
« Comment un État producteur de pétrole peut-il être incapable de retracer sa propre part de production l’année même de son extraction ? », interroge Bougane Guèye, pointant une défaillance qui dépasse, à ses yeux, la simple erreur technique.
Manipulation des exercices budgétaires et opacité persistante
Le rapport ITIE 2024 confirme par ailleurs une pratique déjà dénoncée par la Cour des comptes : des paiements effectués par Woodside en 2024 ont bien été encaissés la même année, mais comptabilisés en 2023. Pour Gueum Sa Bopp, cette manipulation des exercices budgétaires porte atteinte au principe fondamental de sincérité des comptes publics et nourrit le soupçon d’une gestion opportuniste des chiffres de l’État.
À cela s’ajoutent les faiblesses persistantes du cadastre minier, jugé incomplet au 31 décembre 2024, incapable d’identifier clairement l’ensemble des titres, renouvellements et transferts. Une situation qui fragilise la sécurité juridique, alimente les conflits fonciers et ouvre la voie à des pratiques contraires à l’intérêt général.
Enfin, malgré l’existence formelle d’un registre des bénéficiaires effectifs, le rapport souligne l’absence d’informations essentielles : pourcentages de détention, modalités de contrôle, identification des personnes politiquement exposées. Autant de carences qui, selon le mouvement, affaiblissent la lutte contre les conflits d’intérêts et la corruption dans le secteur extractif.
Une plainte comme acte politique et judiciaire
Pour Gueum Sa Bopp, le constat est sans appel : « Année après année, les mêmes recommandations reviennent — fiabilisation des déclarations, traçabilité des revenus pétroliers, complétude du cadastre, transparence sur les bénéficiaires effectifs. Tout est connu, tout est documenté, mais rien n’est structurellement corrigé. »
Face à la gravité, à la répétition et surtout au caractère officiel de ces manquements, le mouvement annonce le dépôt formel de sa plainte ce mardi, le rapport ITIE 2024 étant versé comme pièce centrale du dossier.
Et Bougane Guèye de conclure, dans une formule qui résume l’esprit de cette démarche :
« La transparence ne se proclame pas. Elle se démontre, chiffres à l’appui et comptes à l’équilibre. »
Reste désormais au Pool judiciaire financier à dire le droit, dans un dossier qui s’annonce aussi sensible que scruté, tant il touche au cœur de la gouvernance des ressources stratégiques du Sénégal.
Mariata beye pour sunugal 24